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Portraits Littéraires: Tome III
Portraits Littéraires: Tome III
Portraits Littéraires: Tome III
Livre électronique669 pages10 heures

Portraits Littéraires: Tome III

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À propos de ce livre électronique

La première édition de ce volume, qui parut d'abord en décembre
1851, avait en tête cet avertissement :
«Ce volume, que j'intitule Derniers Portraits, non parce que j'ai décidé de n'en plus faire, mais parce qu'il se compose des dernières études de ce genre auxquelles j'ai pris plaisir avant Février 1848, sert de complément aux six volumes de Portraits déjà publiés chez M. Didier. Il s'y rapporte par le ton et par les sujets : j'y touche aux Anciens, je m'arrête un instant au seizième siècle, je me complais au dix-septième, et nos contemporains ont aussi leur part. Si l'on rangeait un jour mes Portraits dans un ordre méthodique, ce volume fournirait son contingent à chacune des branches dans lesquelles je me suis essayé.»
LangueFrançais
Date de sortie13 nov. 2019
ISBN9782322185849
Portraits Littéraires: Tome III
Auteur

Charles Sainte-Beuve

Charles-Augustin Sainte-Beuve est né le 23 décembre 1804 à Boulogne-sur-Mer (France). Il est mort le 13 octobre 1869 à Paris (France).

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    Aperçu du livre

    Portraits Littéraires - Charles Sainte-Beuve

    Portraits Littéraires

    Portraits Littéraires, Tome III

    THÉOCRITE

    VIRGILE ET CONSTANTIN LE GRAND PAR M. J.-P. ROSSIGNOL.

    FRANÇOIS Ier POËTE, POÉSIES ET CORRESPONDANCE RECUEILLIES ET PUBLIÉES PAR M. AIMÉ CHAMPOLLION-FIGEAC, 1 VOL. IN-4°, PARIS, 1847.

    LE CHEVALIER DE MÉRÉ ou DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE...

    MADEMOISELLE AÏSSÉ

    BENJAMIN CONSTANT ET MADAME DE CHARRIÈRE

    CE QU'EN AURAIT DIT SAINT-ÉVREMOND, VIE DE MADAME DE KRÜDNER, PAR M. CHARLES EYNARD

    M. DE RÉMUSAT (PASSÉ ET PRÉSENT, mélanges)

    CHARLES LABITTE

    RÉCEPTION DE M. LE Cte ALFRED DE VIGNY À L'ACADÉMIE FRANÇAISE. M. ÉTIENNE.

    RÉCEPTION DE M. VITET À L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

    LETTRES DE RANCÉ, ABBÉ ET RÉFORMATEUR DE LA TRAPPE

    MÉMOIRES DE MADAME DE STAAL-DELAUNAY PUBLIÉS PAR M. BARRIÈRE

    L'ABBÉ PREVOST ET LES BÉNÉDICTINS

    M. VICTOR COUSIN, COURS DE L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MODERNE, 5 VOL. IX-18.

    SUR L'ÉCOLE FRANÇAISE D'ATHÈNES

    M. RODOLPHE TOPFFER

    MORT DE M. VINET

    ÉTUDES SUR BLAISE PASCAL PAR M. A. VINET.

    RELATION INÉDITE DE LA DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV.

    MÉMOIRES SUR LA MORT DE LOUIS XV

    PENSÉES

    Page de copyright

    Portraits Littéraires, Tome III

    Charles Sainte-Beuve

    THÉOCRITE, FRANÇOIS Ier POÈTE, LE CHEVALIER DE MÉRÉ, L'ABBÉ PRÉVOST, MADEMOISELLE AÏSSÉ, MADAME DE KRUDNER, MADAME DE STAAL-DELAUNAY, BENJAMIN CONSTANT, M. RODOLPHE TOPFFER...

    La première édition de ce volume, qui parut d'abord en décembre 1851, avait en tête cet avertissement :

    «Ce   volume,   que   j'intitule   Derniers   Portraits,   non   parce   que   j'ai décidé de n'en plus faire, mais parce qu'il se compose des dernières études de ce genre auxquelles j'ai pris plaisir avant Février 1848, sert de complément aux six volumes de Portraits déjà publiés chez M. Didier. Il s'y rapporte par le ton et par les sujets : j'y touche aux Anciens, je m'arrête un instant au seizième siècle, je me complais au dix-septième,   et   nos   contemporains   ont   aussi   leur   part.   Si   l'on rangeait un jour mes Portraits dans un ordre méthodique, ce volume fournirait son contingent à chacune des branches dans lesquelles je me suis essayé.»

    Aujourd'hui, en réimprimant ce volume dans la collection acquise par MM. Garnier, j'en fais le tome III des Portraits littéraires, auxquels il se rapporte en effet par la plus grande partie de son contenu.

    Décembre 1862.

    THÉOCRITE

    I

    La poésie grecque, qui commence avec Homère, et qui ouvre par lui sa longue période de gloire, semble la clore avec Théocrite ; elle se trouve ainsi comme encadrée entre la grandeur et la grâce, et celle-ci, pour en être à faire les honneurs de la sortie, n'a rien perdu de son entière et suprême fraîcheur. Elle n'a jamais paru plus jeune, et a rassemblé une dernière fois tous ses dons. Après Théocrite, il y aura encore en Grèce d'agréables poètes ; il n'y en aura plus de grands.

    «La lie même de la littérature des Grecs dans sa vieillesse offre un résidu délicat ;» c'est ce qu'on peut dire avec M. Joubert des poètes d'anthologie   qui   suivent.   Mais   Théocrite   appartient   encore   à   la grande famille ; il en est par son originalité, par son éclat, par la douceur et la largeur de ses pinceaux. Les suffrages de la postérité l'ont constamment maintenu à son rang, et rien ne l'en a pu faire descendre.   A   un   certain   moment,   les   mêmes   gens   d'esprit   qui s'attaquaient   à   Homère   se   sont   attaqués   à   Théocrite.   Tandis   que Perrault   prenait   à   partie   l'Iliade,   Fontenelle   faisait   le   procès   aux Idylles ; il n'y a pas mieux réussi. C'est toujours un étonnement pour moi, je l'avoue, de voir qu'un esprit aussi supérieur que Fontenelle n'ait pas mieux compris, tout berger normand qu'il était, qu'en ce parallèle  des anciens et  des  modernes  il  y  avait  des  genres dans lesquels   les anciens   devaient   presque   nécessairement   avoir   la prééminence, quelle que fût la revanche des modernes sur d'autres points. Lui qui a si ingénieusement et si justement comparé la suite des âges et des siècles à la vie d'un seul homme, lequel, existant depuis le commencement du monde jusqu'à présent, aurait eu son enfance, sa jeunesse, sa maturité, comment n'a-t-il pas reconnu que cet âge de jeunesse qu'il rejetait dans le passé était en effet le plus propre à un certain épanouissement naturel et riant, dont l'à-propos ne se retrouve plus ?

    Un vieux poète du seizième siècle (Pontus de Thyard), ayant à définir les Grâces, l'a fait en des termes qui reviennent singulièrement à ma pensée : «Des trois Grâces, dit-il, la première étoit  nommée Aglaé,  la  seconde  Thalie,  et  la  tierce,  Euphrosyne. Aglaé   signifie   splendeur,   qu'il   faut   entendre   pour   celle   grâce d'entendement qui consiste au lustre de vérité et de vertu. Thalie signifie   la   verde,   agréable   et   gentille   beauté :   à   savoir   celle   des linéaments bien conduits et des traits, desquels la verde jeunesse est coutumière de plaire. Euphrosyne est la joie que nous cause la pure délectation de la voix musicale et harmonieuse.» Sans insister sur les distinctions   un   peu   platoniques   du   vieil   auteur,   il   me   suffit   des traductions vives qu'il emploie pour éclairer la discussion même. Car cette Thalie, comme il l'appelle, cette verte et agréable beauté de la muse pastorale, à quel âge du monde ira-t-on la demander, si ce n'est à   sa   jeunesse ?   Et   Théocrite   nous   représente   bien   cette   jeunesse finissante, qui se retourne une dernière fois et ressaisit comme d'un coup d'œil tous ses charmes avant de s'en détacher. Fontenelle a beau définir la maturité actuelle du monde une virilité sans vieillesse, et dans laquelle l'homme sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, il est bien clair que cette capacité s'applique peu aux sentiments, et que rien de tout ce qu'il y a de solide ou de raffiné dans l'homme moderne ne saurait lui rendre une certaine fleur. Ajoutons que, tout en faisant la guerre à Théocrite contre ceux qu'il appelait les savants, et qui, dans ce cas-ci, n'étaient pas   autres   que   les   gens   de   goût,   Fontenelle   lui-même   semble reconnaître son impuissance, et il rend les armes lorsqu'il dit : «Quoi qu'il en soit, je vois que toute leur faveur est pour Théocrite, et qu'ils ont résolu qu'il serait le prince des poètes bucoliques.»

    Ils l'ont résolu en effet, et, comme quiconque remonte sincèrement à la source est aussitôt de leur sentiment, l'arrêt toujours  rajeuni ne saurait manquer de vivre [Voltaire, avec sa promptitude de goût, ne s'y est pas trompé, et il dit dans une lettre : «Ce Théocrite, à mon sens, était supérieur à Virgile en fait d'églogue.»]. L'idylle n'est pas un genre qui puisse indifféremment venir en tout temps et partout ; il y faut une part de naturel, même quand l'art doit s'en mêler. Théocrite n'était plus sans doute dans cet état d'innocence et de naïveté dont il nous a reproduit plus d'un tableau ; il venait à la fin d'une littérature très-cultivée ; il vivait, dit-on, à la cour des rois. Pourtant, dans cette Sicile heureuse, bien que tant de fois bouleversée, il avait été témoin d'une vie réellement pastorale ; il avait, dans sa jeunesse, entendu de vrais chants qu'accompagnait la flûte de vrais bergers, et il n'en fallut pas davantage à son génie inventif pour saisir l'occasion d'une poésie neuve. Théocrite était, par rapport aux choses qu'il représentait, dans cette condition de demi-vérité  qui  est  peut-être  la  plus favorable  à l'imagination.  Celle-ci alors,   en   effet,   a   de   quoi   s'appuyer   et   à   la   fois   de   quoi   jouer librement ; elle atteint au réel, et tour à tour se tient à distance ; elle serre de près le détail, et elle met à l'ensemble la perspective. Ainsi l'on   peut   se   figurer   le   poète   syracusain   copiant,   inventant   avec mesure, usant des beaux cadres tout trouvés que lui fournissaient le paysage et l'horizon des mers, attentif aux moindres motifs rustiques, sachant les combiner et les achever, même lorsqu'il n'a l'air que de les redire. De la sorte il put plaire diversement à ceux de Sicile et à ceux d'Alexandrie, demeurer vrai pour les uns et paraître tout nouveau aux autres.

    En France, l'idylle bucolique, est-il besoin de le remarquer ? Fut toute factice et artificielle ; elle n'eut pied nulle part : nous n'avons pas de bergers, de bergers qui chantent. Les Romains eux-mêmes, si l'on excepte la grande Grèce, ne paraissent guère avoir été enclins à cette branche de poésie ; et lorsque Virgile l'importa chez eux, ce ne fut pas sans quelques-uns des inconvénients bien sensibles d'un genre déjà artificiel. Les vieux Romains étaient rustiques et amateurs de la campagne ; mais  ils l'étaient  en agriculteurs, non en  bergers. Les Curius et les Camille tenaient la main à la charrue. Or, la charrue va mal   avec   la   flûte ;   les   doigts   qui   ont   le   cal   ne   sont   pas   légers.

     Lorsqu'il   arrive   une   fois   à  Théocrite   d'introduire   un   moissonneur amoureux,   il   a   soin   de   nous   montrer   son   camarade   qui   le   raille d'importance ; et, à la chanson langoureuse du premier, le vaillant compagnon  oppose  des  couplets  à  Cérès  pleins  de  vigueur   et  de préceptes, et capables de réjouir le cœur de Caton l'Ancien. Voilà quelle eût été tout au plus l'idylle naturelle des Romains. Mais, à quoi bon   la   chercher   ailleurs ?   Leur   véritable   idylle   originale,   nous   la possédons ;   ce   sont   proprement   les   Géorgiques.   Cette   admirable terminaison du chant second, qui exprime la vie des antiques Sabins, leur labeur opiniâtre durant l'année, leurs jeux aux jours de fête, jeux rudes encore et aguerrissants :

    Corporaque agresti nudant praedura palaestra ; telle est la franche nature romaine primitive dans tout son contraste avec les loisirs et les passe-temps gracieux des chevriers de Sicile. Quoique Théocrite ait certainement embelli ses sujets, il travaillait en quelque sorte sur une matière plus fine, plus déliée, et qui prêtait du moins à cette mise en œuvre.

    Ce   Daphnis   qu'il   célèbre   sans   cesse,   et   qui   apparaît   comme l'inventeur à demi divin du criant bucolique, nous figure le génie même d'une race douée de légèreté, d'allégresse et de mélodie. Il n'y eut pas ombre de Daphnis à l'entour de Cincinnatus. Il semble plutôt que l'antique esprit d'Hésiode, esprit grave, religieux, positif, tout nourri de bon sens et d'apologues, ait passé de bonne heure dans la forte Étrurie, et que de ce côté il ait fait longtemps la seule part de poétique héritage.

    On sait peu de chose de la vie de Théocrite. Il était né à Syracuse. On calcule que la date de sa naissance peut tomber vers l'année 300 ou 305 avant Jésus-Christ. Il alla, jeune, étudier dans l'île de Cos, sous l'illustre poète Philétas, qui, tout l'indique, était dans l'élégie ce que Théocrite est devenu dans l'idylle, et qui tenait la palme entre tous. Auprès de Philétas étudiait aussi le fils de Ptolémée Lagus, qui allait régner bientôt sous le nom de Philadelphe. Il était du même âge que Théocrite, et un peu plus jeune peut-être. Y eut-il là entre le jeune prince et le poète une de ces confraternités d'études aussi puissantes dans l'antiquité que dans les temps modernes ? M. Adert, dans une thèse   sur   Théocrite,   que   j'ai   sous   les   yeux,   l'a   ingénieusement conjecturé, et a fait valoir ces circonstances. Au sortir de là, on perd de vue le poète. Alla-t-il tout d'abord à Alexandrie, comme de doctes éditeurs l'ont pensé ? On voit qu'à un certain moment, revenu en Sicile, il songea pour sa fortune à se tourner vers Hiéron de Syracuse.

    La pièce qui porte cette adresse, très-belle, mais assez amère, et où il exprime ses plaintes encore plus que ses espérances, semble prouver qu'il n'avait guère prospéré dans l'intervalle, et que la confraternité d'études avec Ptolémée Philadelphe ne lui avait pas beaucoup profité.

    En tira-t-il meilleur parti plus tard, lorsqu'il alla ou retourna à Alexandrie ? Est-il même besoin de supposer qu'il y retourna, si l'on admet qu'il y était déjà allé au sortir de l'île de Cos ? On n'a sur tout cela que des conjectures déduites à grand-peine de quelques passages de   ses   vers,   et   sur   lesquelles   les   critiques   sont   loin   de   tomber d'accord. Sortons vite de ce dédale, qui n'est pas fait pour nous. Les poésies de Théocrite, qui avaient couru de son vivant, furent réunies pour la première fois, quelque temps après lui, par un grammairien du   nom   d'Artémidore,   qui   lui   rendit,   toute   proportion   gardée,   le même service qu'Aristarque rendit à Homère. Cet Artémidore mit en tête de son édition un distique qui disait : «Les Muses bucoliques étaient autrefois errantes ; les voilà maintenant toutes ensemble d'une même étable, d'un même troupeau.» On est tenté de se demander déjà, d'après l'inscription, si   cette première édition était tout authentique, et sans mélange de pièces étrangères à Théocrite. Quand on fait rentrer ainsi à l'étable génisses ou chèvres depuis longtemps éparses   à   la   ronde,   on   court   risque   d'en   prendre   par   mégarde quelques-unes au voisin. Et depuis lors le troupeau ne s'est-il pas grossi encore, selon l'habitude facile de prêter au riche et de gratifier le puissant ? Ce qui frappe à une simple lecture dans le recueil des trente   pièces   attribuées   à   Théocrite   (je   ne   parle   pas   des   petites épigrammes de la fin), c'est qu'il n'y a guère que la première moitié qui appartienne au genre bucolique pur, et qui justifie entièrement l'idée d'originalité attachée au nom du poète. On ne peut s'empêcher non   plus   de   remarquer   que   les   scholies   ou   commentaires   qu'on possède, et qui ont été compilés d'après les plus anciens grammairiens, nous abandonnent et, en quelque sorte, expirent vers le milieu du recueil, comme si ces anciens commentateurs n'avaient cru marcher avec le vrai Théocrite que jusque-là.

    On  a   soulevé  et   discuté   toutes  ces  questions,   on  a  trouvé  des réponses.   Mais,   dans   l'état   actuel   de   la   critique,   et   à   moins   de découverte de quelque manuscrit qui soit, par rapport à Théocrite, ce que le manuscrit découvert par Villoison a été pour Homère, il n'y a guère moyen de résoudre ces doutes inévitables. Ce qui demeure certain, c'est que jusque dans les dernières pièces du recueil, il y en a au moins quelques-unes encore du poète, et que la plupart ne sont pas indignes de lui. Jouissons donc, sans tant de retard, de l'œuvre elle-même. Pour plus de netteté, nous diviserons notre examen en trois parts : 1° nous parcourrons les pièces purement pastorales, celles qui nous manifestent Théocrite comme le maître incomparable du genre ; 2° nous insisterons sur quelques morceaux plus élégiaques qu'idylliques, mais d'une extrême beauté, tels que la Magicienne, le Cyclope, et dans lesquels Théocrite s'est placé au premier rang parmi les peintres de la passion ; 3° enfin, si nous voulions être complet, nous   aurions   à   dire   quelque   chose   des   pièces   de   divers   genres, héroïques,   épiques,   satiriques,   dont   quelques-unes   (comme   les Syracusaines), moins originales peut-être au temps de Théocrite, sont pour nous des plus neuves et nous rendent des tableaux de mœurs au naturel.   Voilà   un   bien   grand   cadre   que   nous   nous   traçons.   Les premières parties, faut-il l'avouer ? Sont celles qui nous attirent le plus et les seules qui nous semblent peut-être à notre portée : c'est par là que nous commencerons, dussions-nous faire comme les anciens scholiastes eux-mêmes et nous arrêter à moitié chemin. Les   pièces  pastorales,  qui  se  présentent  les   premières  et  les   plus originales du recueil de Théocrite, sont à la fois d'une variété qui ne laisse rien à désirer.

    On peut dire  à la lettre  de la  flûte  du poète,  comme  il le  dit volontiers du syrinx de ses bergers, que c'est une flûte à neuf voix ; tous les tons s'y trouvent [Voir, dans le joli roman de Daphnis et Chloé (liv. II), l'endroit où le bon Philétas montre aux beaux enfants  tout l'artifice du syrinx.]. La première idylle, par exemple, est du ton plein et moyen de la poésie bucolique. D'autres idylles montent ou descendent :   la   quatrième,   par   exemple,   entre   Battus   et   Corydon, n'est réellement pas un chant, et n'offre qu'une causerie fredonnée à peine, un peu maigre et agreste de propos, et très-voisine de la prose. Tout à côté, la dispute du chevrier et du berger, Comatas et Lacon, a comme trait dominant la note aigre, stridente, que racheté aussitôt après la charmante mélodie des deux jeunes bouviers adolescents, Damoetas et Daphnis, qui semblent chanter à l'unisson. Mais ce qu'il y a de plus pur, de plus chaste et de plus suave dans cette flûte aux neuf voix, me paraît sans contredit l'adorable idylle entre les deux enfants, Daphnis et Ménalcas, de même que le morceau où ce ton monte, éclate et se déploie avec le plus de plénitude et de richesse, est   l'admirable   chant   des   Thalysies   ou   Fêtes   de   Cérès,   et   la description qui le couronne. Nous ne saurions tout parcourir en détail de ces divers tons ; nous en toucherons pourtant quelques-uns. L'idylle première pose tout d'abord la scène, et retrace, vivement aux yeux l'ensemble du paysage qui va être le théâtre habituel de ces luttes pastorales. Dès le premier vers, on entend le bruissement du pin qui chante près des sources : le berger Thyrsis, s'adressant à un chevrier dont on ne dit pas le nom, l'engage aussi à chanter. On est au milieu   du   jour ;   Thyrsis   lui   montre   un   tertre   abrité,   en   le   lui décrivant,   et   l'invite   à   s'y  asseoir,   tandis   que   lui   il   aura   soin   du troupeau.

    Mais le chevrier lui explique (ce que le pasteur de brebis ne sait pas) qu'il craindrait de réveiller le dieu Pan, qui a coutume de dormir à   cette   heure  du  jour ;   il  lui   indique   de  préférence  un  autre  lieu ombragé,   où   président   des   dieux   plus   indulgents,   Priape   et   les Nymphes   des  fontaines ;   et   à  son   tour  il   le   prie   de   chanter.   Ces images de lieux sont à la fois grandes et distinctes. On sent, même avec une oreille à demi profane, combien dans ce dialecte dorien l'ouverture des sons se prête à peindre largement les perspectives de la nature. Ce dialecte est grandiose et sonore ; il est plein ; il réfléchit la verdure, le calme, la fraîcheur, le vaste de l'étendue, l'éclat de la lumière. «Je ne comprends pas de peinture, a dit un grand écrivain qui est peintre lui-même, s'il n'y a de la lumière et du soleil.» Le dialecte dorien chez Théocrite, et dès la première idylle, répond à ce soleil, à cette lumière. Si je voulais donner idée de l'impression que j'en reçois, je n'aurais qu'à rappeler ce vers de Virgile : Pascitur in magna silva formosa juvenca ; et cet autre vers de Lucrèce : Per loca pastorum deserta atque otia dia.

    La première partie de cette idylle est donc toute calme et riante : pour mieux décider Thyrsis à chanter les couplets qu'il lui demande, le chevrier lui offre une coupe dont il lui fait une ravissante description, et il y complète par les paroles l'intention des ciselures ; puis il finit par cette réflexion mélancolique, qui sert comme de transition au chant funèbre de la seconde partie : «Allons, chante, ô mon bon ! Car ton chant, tu ne l'emporteras pas dans l'Érèbe, qui fait tout oublier.»

    Suivent les couplets où Thyrsis déplore la mort de Daphnis, de ce premier chantre pastoral qui mourut victime, comme Hippolyte, de la vengeance   de  Vénus.   On   retrouve   là   tant   d'images   prodiguées   et usées depuis, mais qui s'y rencontrent toutes fraîches et à leur source. Les   imprécations   du   mourant   contre  Vénus,   qui   est   accourue   en personne pour jouir de son agonie, exhalent l'énergique passion. De même qu'Hippolyte expirant n'a recours qu'à Diane, c'est vers Pan que Daphnis se tourne à sa dernière heure, et il ne veut remettre sa flûte à l'haleine de miel à personne autre qu'à lui.

    Hommes et poètes, ne sommes-nous pas tous plus ou moins comme le Daphnis de l'idylle, qui, en mourant, ne veut rendre sa flûte qu'au dieu, et qui crie aux ronces de donner des violettes, au genévrier de porter le narcisse, et au monde entier d'aller sens dessus dessous, parce que lui-même il s'en va ? Après moi le déluge ! Les Grecs disaient : Après moi l'incendie ! Et si nous n'y prenons garde, non- seulement nous sommes tentés de le souhaiter, mais nous finissons presque par le croire : le monde saurait-il aller sans nous ? Plus on porte vivant au dedans de soi le sentiment de poétique immortalité, plus on est prêt à se révolter contre cette insensibilité de la nature, et contre cette immortalité suprême qui la laisse indifférente à notre départ, et aussi belle, aussi jeune après nous que devant. Bien des poètes modernes ont rendu ce déchirant contraste : les anciens, sous d'autres formes, arrivaient aux mêmes pensées.

    La première idylle, on l'entrevoit par le peu que nous avons dit, à la fois douce et grave, et composée avec art, mérite le rang qu'elle occupe  en tête  du recueil ;  un ancien  a eu  raison  de  dire  qu'elle justifie ce mot de Pindare : «A l'entrée de chaque œuvre, il faut placer une figure qui brille de loin.»

    Si je pouvais me donner toute carrière [C'était pour le Journal des Débats que j'écrivais ces articles, et je m'y sentais un peu à l'étroit.], j'aurais   peine   à   ne   pas   aller   droit,   comme   la   chèvre,   aux   parties scabreuses et, pour ainsi dire, aux endroits escarpes de Théocrite, à cette idylle quatrième, par exemple, qui semblait si peu en être une aux yeux de Fontenelle, et dont le trait le plus saillant vers la fin est une épine que l'un des interlocuteurs s'enfonce dans le pied, et que l'autre lui retire. J'en donnerais la traduction mot à mot, en tâchant d'en faire saisir le parfum champêtre et comme l'odeur de bruyère qui court à travers ces propos familiers et simples. Puis je traduirais en regard (car ces premières idylles de Théocrite se correspondent, se corrigent et se rejoignent exactement l'une l'autre comme les tuyaux du syrinx, et c'est déjà être infidèle que d'en détacher une ou deux isolément),   je   traduirais,   dis-je,   en   entier   l'idylle   sixième,   toute poétique, et dans laquelle les deux bouviers adolescents ou pubères à peine, Damoetas et Daphnis, se mettent à chanter les agaceries de la nymphe Galatée, qui jette des pommes au troupeau et au chien de Polyphème, et les coquetteries du cyclope, qui fait semblant à son tour de ne la point voir. Ici ce n'est pas derrière les saules que fuit Galatée, comme chez Virgile, c'est dans la mer qu'elle se replonge, en nymphe qu'elle est ; et la belle vague, apaisant son bouillonnement, la laisse voir à la nage sur la grève : le chien est là qui regarde vers la mer en aboyant. Après l'idylle quatrième, qui était un peu maigre, après l'idylle cinquième, qui était surtout piquante et querelleuse, rien ne repose et n'enchante comme cette manière de symphonie aimable entre les deux chanteurs unis, dont aucun n'est vainqueur, dont aucun n'est vaincu.

    J'allais dire que rien n'égale cette grâce de la sixième idylle, mais Théocrite lui-même l'a surpassée.

    La huitième idylle, entre les deux enfants, Daphnis et Ménalcas, est peut-être la plus caractéristique du genre pastoral pur, la plus véritablement charmante, la plus simple et la plus innocente aussi, placée aux limites de l'enfance et de l'adolescence. Nulle églogue ne respire  davantage la  félicité  de la  campagne,  l'abandon et  la  joie facile ;  il  s'y  mêle  la  plus  naïve  rougeur  d'enfant  et  les  premiers troubles de la pudeur. C'est l'enfance de l'Orphée des bergers que le poète s'est complu à peindre : il y a du Raphaël dans ce tableau. Virgile en a rendu quantité de traits délicats, non pas tous cependant. Daphnis, l'aimable bouvier (cette qualité de pasteur de bœufs était la plus   considérée   entre   toutes   celles   des   autres   conducteurs   de troupeaux) se rencontre avec Ménalcas, qui fait paître ses brebis aux flancs des montagnes. Tous deux en sont à leur premier blond duvet, tous deux achèvent leur enfance, tous deux habiles à la flûte, tous deux au chant. Le petit Ménalcas commence, et lance à l'autre un défi : «Daphnis, surveillant de bœufs mugissants, veux-tu me chanter quelque chose ? Je dis que je te vaincrai tant que je voudrai moi- même en chantant.» Daphnis lui répond dans le même tour et sur les mêmes cadences : «Pasteur de laineuses brebis, flûteur Ménalcas, tu ne   me   vaincras   jamais,   même   quand   tu   chanterais   à   en   mourir.» Remarquez bien qu'il n'y a pas ce mot de mourir dans le texte ; un tel mot de malheur ferait tache, et les Grecs s'en gardaient soigneusement. Je rends le sens, je presse la nuance, et j'avertis que ce n'est pas tout. Les traits qui suivent nous sont connus par Virgile, qui les a semés en plus d'une églogue ; mais ici ils se tiennent, ils se rapportent à l'ensemble des personnages, et leur donnent de la réalité jusque dans l'idéal ; c'est le caractère constant de Théocrite.

    Ménalcas   demande   quel   prix   on   déposera   pour   le   vainqueur : Daphnis   propose   un   petit   veau   contre   un   agneau   déjà   grand. Ménalcas, qui n'est ni si libre ni si noble que son ami, répond qu'il ne déposera pas un agneau, parce qu'il a un père et une mère difficiles qui comptent tout le troupeau chaque soir. Notez encore qu'il n'est pas indifférent chez Théocrite que ce trait se trouve dans la bouche  de Ménalcas ou dans celle de Daphnis : de la part de ce dernier, c'eût été un vrai coutre-sens ; jamais le poëte n'aurait eu l'idée d'attribuer cette   réponse   naïve,   mais   gênée,   à   l'enfant   à   demi   divin   qui   va devenir le premier des pasteurs. Je m'efforce de faire sentir comme tout est réel, reconnaissable et distinct là où l'on serait tenté de ne voir, d'après les imitations, que des images gracieuses et pastorales assez indifféremment semées.

    Ménalcas propose alors pour prix un syrinx de sa façon, qu'il décrit. Daphnis répond en reprenant et jouant sur les mêmes termes : «Et moi aussi j'ai une flûte à neuf voix, enduite de cire blanche en haut comme  en  bas ;  je l'ai  construite  tout  dernièrement,  et j'ai  même encore mal à ce doigt, parce que le roseau, s'étant fendu, m'a coupé. Mais   qui   est-ce   qui   nous   jugera ?   Qui   est-ce   qui   sera   notre auditeur ?»—«Si nous appelions, répond Ménalcas, ce chevrier dont là-bas, près des chevreaux, le chien blanc aboie ?» Tous deux se mettent à le crier ; le chevrier arrive, et la lutte commence. On peut dire qu'un seul et même motif règne à travers tout ce chant et en fait le dessin. Ménalcas, qui a provoqué, donne le thème ; Daphnis le reprend, le varie, l'embellit, et en tire de nouvelles douceurs. Il tombe en cadence, non pas juste dans les mêmes traces, mais tout à côté, de manière à faire la plus gracieuse alternance.

    Je ne puis qu'essayer de quelques couplets. C'est Ménalcas qui parle : «Vallons et vous, fleuves, descendance divine, si jamais le flûteur Ménalcas vous a chanté quelque air agréé, faites-lui paître de toute votre âme ses petites brebis ; et si Daphnis survient amenant ses tendres génisses, qu'il ne soit pas plus mal traité.» Daphnis aussitôt répond   sur   les   mêmes   idées,   sur   le   même   rhythme,   il   renchérit gaiement ; mais ses vers enchanteurs, s'ils l'emportent sur ceux de l'autre, le doivent surtout à l'harmonie, et cette supériorité fugitive ne se   saurait   rendre :   «Fontaines   et   plantes,   doux   jet   de   la   terre,   si Daphnis   vous   joue   de   ses   airs   à   l'égal   des   jeunes   rossignols, engraissez-lui ce cher troupeau ; et si Ménalcas amène par ici le sien, ne lui ménagez pas votre abondance.» C'est ainsi entre ces aimables enfants, tant que dure le combat, un échange et un entrelacement de toute sorte de bon vouloir et de bonne grâce. Tout enfants qu'ils sont encore, ils parlent d'amour, non pour l'avoir senti autrement qu'on peut le sentir à douze ou treize ans ; ils en parlent toutefois à ravir, soit par ouï-dire et sur parole, soit par un précoce instinct. Ménalcas le premier jette ce ravissant couplet : «Partout le printemps, partout de frais pâturages, partout les mamelles se gonflent de lait, et les petits se nourrissent, là où la belle enfant porte ses pas. Mais si elle se retire, et le berger aussitôt se sèche, et les herbes aussi.» J'avoue qu'ici Ménalcas me paraît supérieur, et que l'autre, dans la réplique qui suit, a beau renchérir, il ne l'atteint pas. Mais bientôt Daphnis reprend l'avantage, et le seul couplet que voici serait assez pour lui assurer le triomphe : «Je ne souhaite point d'avoir la terre de Pélops, je ne souhaite point d'avoir des talents d'or, ni de courir plus vite que les vents ; mais, sous cette roche que voilà, je chanterai t'ayant entre mes bras, regardant nos deux troupeaux confondus, et devant nous la mer de Sicile !»

    Voilà   ce   que   j'appelle   le   Raphaël   dans  Théocrite :   trois   lignes simples, et l'horizon bleu qui couronne tout. La traduction même que j'ai donnée est bien impuissante ; car dans le dernier vers du poète, grâce à l'heureuse liaison des mots, c'est à la fois le troupeau qui descend vers la mer de Sicile, et le regard du berger qui s'y dirige insensiblement ; tout cela est dit ensemble : tout va d'un même mouvement vers cette mer et s'y confond. Il n'y a plus après cela qu'à glaner deux ou trois jolis passages encore. Ménalcas, qui vient de gronder son chien endormi, dit à ses brebis, avec ce naturel de langage qui anime toute chose : «Les brebis, ne soyez point paresseuses, vous autres, à vous rassasier d'herbe tendre ; vous n'aurez pas grand'peine pour la faire repousser de nouveau.» — Daphnis, à l'une de ses répliques d'amour, dira : «Et moi aussi, hier, une   jeune  fille   aux   sourcils   joints,   me   voyant   du  bord   de   l'antre passer tout le long avec mes génisses, se mit à dire : «Qu'il est beau ! Qu’il   est   beau !»   Malgré   cela,   je   ne   lui   répondis   pas   une   parole amère ;   mais,   baissant   les   yeux   à   terre,   j'allai   mon   chemin.»   Ici l'enfant rentre bien dans son rôle ; il parle avec sa pudeur ingénue et encore sauvage, considérant cette parole flatteuse de la jeune fille comme une manière d'offense. Le moment où Daphnis obtient le prix, et où le chevrier le déclare vainqueur, est une fin délicieuse, et qui achève le tableau : «L'enfant bondit et battit des mains de joie d'avoir vaincu, comme un faon de biche qui bondirait vers sa mère ; mais l'autre se consuma et eut le cœur bouleversé de chagrin, comme une jeune épousée s'affligerait à l'heure du mariage. Et depuis ce moment Daphnis devint le premier des pasteurs, et, à peine à la fleur de la jeunesse, il épousa la nymphe Naïs.»

    Ainsi, jusqu'au bout, est observé le ton des âges, et les couleurs pudiques terminent comme elles ont commencé. A propos de cette image du petit Ménalcas qui se dévore de honte d'avoir été vaincu, et que le poète compare à la jeune vierge pleurant sur son hyménée, il faut se rappeler cet admirable cri de Sapho, par lequel une nouvelle mariée s'adresse à Diane, la déesse virginale : «Déesse, déesse, tu me fuis ! Pour combien de temps ?—Je ne reviendrai plus jamais vers toi, jamais plus !»

    Pour ceux maintenant qui s'empresseraient de conclure que Théocrite n'est un poète supérieur que quand il est aimable et riant, et qu'il excelle surtout à mettre en scène de charmants petits bergers, il est temps d'en venir à la plus riche et à la plus opulente de ses pièces, à la reine des Églogues, aux Thalysies.

    II

    Les Thalysies, comme qui dirait fêtes verdoyantes, se célébraient en l'honneur de Cérès après la récolte. L'idylle qui en est le tableau se rapporte au séjour de Théocrite dans l'île de Cos ; c'est un souvenir de   ses   années   de   jeunesse   et   de   florissant   bonheur   qu'il   veut consacrer, et qu'il dédie à ses amis, à ses hôtes. La plénitude de la vie,   la   fraîcheur   des   amitiés   premières,   l'essor   des   espérances poétiques qu'anime et couronne déjà le premier rayon de la gloire, ces   vives   sources   d'inspiration   s'y   jouent   au   sein   d'une   nature radieuse et féconde dont l'hymne grandiose finit par tout dominer. On sait bien peu de la vie de Théocrite ; mais cette pièce en dit beaucoup sur ses impressions et ses sentiments. Elle nous le montre au plus beau moment du voyage, à son plus haut soleil du matin, au midi de l'été et de la journée, dans la fleur entière d'un talent et d'un cœur déjà épanouis.

     Bien des poètes pourraient lui envier de n'être ainsi connu que dans son meilleur jour et à travers l'idéal même qu'il s'est donné. Les anciens, s'ils ont eu à subir bien des outrages du temps, lui ont dû cet avantage du moins d'échapper à l'analyse de la curiosité biographique. Ceux qu'a épargnés et laissés debout le grand naufrage ne nous apparaissent de loin qu'avec la beauté de l'attitude. Suivons donc, autant que nous le pourrons, le poète dans sa marche printanière, et attachons-nous, chemin faisant, à faire sentir ce que nous ne rendrons pas. —«C'était le temps, dit-il, que moi et Eucrite nous allions de la ville vers le fleuve Halès, et en tiers avec nous était Amyntas ; car Phrasidame et Antigènes célébraient les fêtes de Cérès, —deux enfants de Lycopée, de vieille et haute souche s'il en fut jamais.» Ici le poète entre dans quelques détails généalogiques et mythologiques en l'honneur de ses amis. Ces détails mêmes, relatifs à un ancêtre illustre qui fit jaillir de terre une fontaine, ne sortent pas du ton, et la description des ormes et peupliers, accompagnement naturel   de   cette   fontaine,   jette   tout   d'abord   de   l'ombre.—«Nous n'avions pas encore achevé, poursuit-il, la moitié du chemin, et le tombeau   de   Brasilas   ne   nous   apparaissait   pas   encore,   que   nous rencontrâmes   un   voyageur   de   bonne   race   qui   allait   toujours   en compagnie des Muses, Lycidas de Crète, c'était son nom ; il était chevrier,   et   on   ne   pouvait   s'y  méprendre   en   le   voyant.»   Suit   un compte minutieux de l'accoutrement du personnage ; car, comme ce chevrier cette fois n'en est pas un, et que c'est un poète déguisé sous ce nom, Théocrite prend peine à soigner le costume et à le faire paraître vraisemblable : «De ses épaules pendait une blonde peau de bouc   à   longs   poils,   qui   sentait   encore   la   présure ;   autour   de   sa poitrine un vieux manteau se serrait d'un large baudrier, et de sa droite il tenait un bâton recourbé d'olivier sauvage. 

    Et   doucement   il   me   dit,   en   montrant   les   dents,   d'un   regard souriant, et le rire jouait sur sa lèvre.» Au sujet de cette peau qui sent encore la présure, et que je n'ai pas voulu dérober par fausse bienséance, on remarquera que ce sont là des   circonstances   qui   plaisaient   aux   anciens,   bien   loin   de   leur répugner ;   ils   les   recherchaient   plutôt   volontiers.   Ici   le   poète   fait allusion, comme on voit, aux fromages et à la substance aigrelette qui sert à cailler le lait : il en reste aisément une odeur au vêtement rustique où l'on s'essuie. Ces menues particularités, jetées en passant, donnent au récit un air parfait de vérité. Il est manifeste d'ailleurs que,   sauf   le   costume,   ce   personnage   de   Lycidas   n'est   pas   une invention, et que le poète, en insistant sur cette physionomie à la fois avenante et railleuse, sur ce rire du coin de l'oeil et sur cette lèvre fendue où siège l'enjouement, a dessiné un portrait d'après nature [Dans l'Épitaphe  de  Bion  par  Moschus, on  retrouve  (vers  97) ce même Lycidas de Crète : «Lui qui toujours auparavant était brillant à voir avec le regard souriant, maintenant il verse des pleurs.»]. Le ton de Lycidas répond d'abord à son air, et tout ce qu'il touche s'anime aussitôt : «Simichidas, dit-il (c'est le nom sous lequel Théocrite s'est ici personnifié), où donc tires-tu de ce pas par ce soleil de midi, quand le lézard lui-même dort sur les haies et que l'alouette huppée ne vague plus ? Est-ce quelque repas où tu te hâtes comme convive ? Ou bien t'en vas-tu de ton pied léger vers le pressoir de quelque bourgeois,   que   tu   fais   ainsi   en   marchant   chanter   sous   tes   clous chaque pierre du chemin ?» On devine peut-être de quelle façon vive cette gaie parole doit se comporter dans l'original : qu'on y joigne les nombreux   et   presque   continuels   dactyles   qui   sont   l'âme   du   vers bucolique (comme l'un de nos meilleurs hellénistes, M. Rossignol, après   Valckenaer,   l'a   récemment   démontré),   et   l'on   aura   idée   de l'allégresse singulière du propos ; tout cela bondit, tout cela chante.

    Il était bien vrai de dire que ce Lycidas ne voyage qu'avec les Muses : il sème la poésie au-devant de lui. Simichidas ou Théocrite répond.   Dans   sa   réponse   percent   à   la   fois   l'admiration   sincère, l'émulation sans envie, une confiance modeste, ardente pourtant, et une espérance généreuse :

    «Cher Lycidas, tout le monde te proclame de beaucoup le plus grand joueur   de   flûte   entre   les   pasteurs   et   les   moissonneurs ;   ce   qui m'échauffe grandement le coeur, et je me promets bien de me porter l'égal de toi. Nous allons de ce pas à une fête de Thalysies ; c'est chez des amis qui préparent un repas à l'auguste Cérès avec les prémices  de leur opulence, car la Déesse a comblé leur grange d'une grasse mesure   de   froment.   Mais   allons,   et   puisque   la   route   nous   est commune et aussi l'aurore, bucolisons à l'envi ; peut-être nous ferons- nous plaisir l'un à l'autre. Car moi aussi je suis une bouche brûlante des Muses, et tous aussi me proclament chantre excellent ; mais moi je ne suis pas près de les croire. Non, par le ciel ! Car, à mon sens, je n'en suis pas encore à vaincre ni le bon Asclépiade de Samos, ni Philétas, avec mes chants, et je me fais plutôt l'effet de la grenouille qui   le   dispute   aux   sauterelles. —-Ainsi   je   parlais   exprès ;   et   le chevrier reprit avec un doux sourire...»

    Arrêtons-nous un moment à ces traits vivants de caractère ; nous savons dès l'enfance ces derniers vers par l'imitation heureuse de Virgile :   Me   quoque   dieunt   vatem   pastores... ;   ils   nous   frappent davantage ici comme se rapportant à la personne même de Théocrite et nous donnant jour dans ses pensées.

    Le jeune poète est modeste, mais il ne l'est pas tant qu'il en a l'air ; il a tressailli de joie à cette rencontre de Lycidas, et il brûlé de se mesurer avec lui. Pour l'y décider, il combine la louange et les airs de discrétion, il s'humilie à dessein ; tout-à l'heure il se relèvera, et déjà le feu dont il est plein lui échappe : Et moi aussi je suis une bouche brûlante des Muses !

    Lycidas, en répondant, le loue d'abord de sa modestie, et il le fait en d'expressives images : «Cette houlette, dit-il en montrant le bâton qu'il tient à la main, je te la donnerai en présent, parce que tu es une pure   tige   de   Jupiter,   toute   façonnée   pour   la   vérité.  Autant   m'est odieux l'architecte qui chercherait à élever une maison égale à la cime du mont Oromédon, autant je hais, tous tant qu'ils sont, ces oiseaux des Muses qui s'égosillent à croasser à rencontre du chantre de Chio.»—Ainsi la ligne littéraire de Théocrite, comme nous dirions aujourd'hui, est nettement dessinée : il vient à la suite des maîtres et n'a d'ambition que de se voir accueilli par eux ; il se sépare des criailleurs de son temps, c'est le mot qu'il emploie ; mais, d'autre part, il ne croit nullement que la barrière soit fermée, ni qu'il n'y ait plus rien à faire en poésie. A cette époque déjà on ne manquait pas (lui-même   nous   l'apprend)   de   gens   de   mauvaise   humeur   et   occupés d'intérêts positifs, qui disaient que c'était bien assez pour tous d'un seul  Homère.  Théocrite  proteste ;  il  les  réfute,  et  surtout  par  son exemple.   C'est   ainsi   que,   tout   en   s'inclinant   pieusement   devant Homère et les grands, il a mérité de prendre place à la suite, et dans la perspective des âges il nous apparaît encore comme le dernier venu du groupe immortel.

    Lycidas, gagné à son appel insinuant, se met donc pendant la route à lui   chanter   un   petit   couplet   qu'il   a   fait   l'autre   jour,   dit-il,   sur   la montagne.

    C'est un couplet d'amour en faveur d'un objet chéri, lequel est sur le point de s'embarquer pour Mitylène. Il souhaite à cet objet un heureux départ, moyennant certaine condition pourtant : il lui prédit une   navigation   heureuse,   même   au   coeur   de   l'hiver ;   et   lorsqu'il apprendra son arrivée à bon port, ce jour-là, par réjouissance, il se promet bien le soir, auprès d'un feu où grillera la châtaigne, accoudé sur un lit de feuillage et buvant à pleine coupe, de se faire chanter par Tityre   toutes   sortes   de   belles   chansons,   et   l'amour   du   bouvier Daphnis pour une étrangère, et Comatas enfermé dans un coffre. Ce Comatas, il est bon de le savoir, était un simple chevrier à gages, très-dévot aux Muses, auxquelles il faisait souvent des sacrifices avec les chèvres du troupeau qui ne lui appartenait pas. Son maître, dont ce n'était pas le compte, l'enferma vivant dans un coffre pour l'y faire mourir : «Nous allons «voir pour le coup, disait-il, à quoi te serviront tes «Muses maintenant.» Mais quand il rouvrit le coffre, au bout d'une   année,   il   le   trouva   tout   rempli   de   rayons   de   miel ;   c'était l'œuvre des abeilles, messagères des Muses, qui étaient venues de leur part nourrir le prisonnier. S'exaltant à ce poétique souvenir, le chanteur s'écrie : «O bienheureux Comatas, c'est bien toi qui as été l'objet de telles douceurs ! Et tu as été reclus dans le coffre, et, toute une saison durant, tu as résisté, nourri des rayons des abeilles. Que n'étais-tu de mon temps parmi les vivants ? Comme j'aurais aimé à te faire paître tes belles chèvres sur les montagnes pour ouïr ta voix ! Et toi, étendu sous les chênes ou sous les sapins, tu n'aurais qu'à chanter tes doux airs, divin Comatas !» Il s'exhale de tout ce passage un sentiment de tendre respect et comme d'adoration enthousiaste pour les   choses   enchanteresses   et   désintéressées   de   la   vie   humaine ; chaque accent s'élance d'un cœur que pénètre le culte du talent, de la poésie et des grâces.

    Il est une idée qui naît à ce propos et qu'on ne saurait tout à fait supprimer : c'est qu'on trouverait au Moyen-Age plus d'un fabliau qui se   pourrait   rapprocher   sans   trop   d'effort   de   cette   légende   du bienheureux Comatas. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer   en   ce   voisinage   profane,   Notre-Dame   la   toute-clémente pardonna ses méfaits au pécheur qui n'était dévot qu'à elle, même aux dépens d'autrui ; elle fit des miracles pour le sauver. Il y eut là des superstitions   poétiques   et   gracieuses   aussi ;   je   ne   fais   que   les indiquer ; elles seraient plutôt du ressort des malicieux peut-être qui se plairaient à sourire du rapprochement, ou des érudits qui auraient à cœur de comparer les fictions diverses. J'aime mieux ne pas me détourner   de   l'idéal   pur,   et   ne   pas   venir   mêler   sans   nécessité   le Moyen-Age à la Grèce, Gautier de Coincy à Théocrite.

    Lycidas, comme sa chanson le prouve et toute sa belle humeur, est évidemment   bien   plus   un   poète   qu'un   amoureux ;   il   se   console aisément de l'objet absent avec ses chères déesses. Théocrite m'a l'air d'être un peu de même. Je ne donnerai que le début de sa réponse. Tout à l'heure il a fait le modeste exprès, pour engager l'autre et entamer le jeu ; maintenant qu'il a réussi à le faire chanter, il se montre tel qu'il se sent, et il relève à son tour son front de poète : «Cher Lycidas, à moi aussi pasteur sur les montagnes, «les Nymphes m'ont appris bien d'autres belles choses «que la Renommée peut-être a  portées jusques au trône  de «Jupiter ; mais  en voici  une, entre toutes, de beaucoup supérieure, «avec quoi je prétends te récompenser. Or écoute, «puisque tu es ami des Muses.» Et après avoir touché légèrement son propre amour pour une certaine Myrto, il   en   vient   à  célébrer   celui   de   son   ami,   le   poète  Aratus,  passion indigne et cruelle dont il le voudrait voir délivré.

    Dès qu'il a fini, Lycidas, avec ce rire aimable qui ne l'abandonne jamais et qui fait le trait saillant de sa physionomie, lui donne en cadeau   sa  houlette ;   et   comme   ils   sont   arrivés,  chemin   faisant,   à  l'endroit où leurs routes se séparent, il tourne à gauche et les quitte, tandis que les trois autres amis n'ont plus qu'un pas jusqu'au lieu de leur destination. C'est là qu'il les faut suivre, et je vais traduire aussi textuellement que je le pourrai cette fin de l'églogue, dans laquelle on dirait   que   le   poëte   a   voulu   rivaliser   avec   l'abondance   d'Homère dépeignant les vergers d'Alcinous. Tout le reste n'a été, en quelque sorte, que prélude et acheminement ; la vraie grandeur de l'idylle commence à cet endroit :

    «Mais moi et Eucrite, et le bel enfant Amyntas, ayant poussé jusqu'à la maison de Phrasidame, nous nous couchâmes à terre sur des lits profonds   de   doux   lentisque   et   dans   des   feuilles   de   vigne   toutes fraîches, le coeur joyeux. Au-dessus de nos têtes s'agitaient en grand nombre ormes et peupliers ; tout auprès, l'onde sacrée découlait de l'antre   des   Nymphes   en   résonnant.   Dans   la   ramée   ombreuse   les cigales hâlées s'épuisaient à babiller ; l'oiseau plaintif (on ne sait pas bien duquel il s'agit) faisait de loin entendre son cri dans l'épais fourré des buissons ; les alouettes et les chardonnerets chantaient, et gémissait la tourterelle ; les blondes abeilles voltigeaient en tournoyant à l'entour des fontaines. Tout sentait en plein le gras été, tout sentait le naissant automne. Les poires à nos pieds roulaient, et les pommes de toutes parts à nos côtés. Les rameaux surchargés de prunes versaient jusqu'à terre. Les tonneaux de quatre ans lâchaient leur   bonde.   Nymphes   de   Castalie,   qui   occupez   la   hauteur   du Parnasse,   dites,   est-ce   d'un   cratère   de   pareil   vin   que   le   vieillard Chiron fit fête autrefois à Hercule dans l'antre de Pholus ?

    Et   ce   pasteur   des   rives   d'Anapus,   le   puissant   Polyphème,   qui lançait   des   quartiers   de   montagne   aux   vaisseaux   d'Ulysse,   dites, quand il se prit à danser à travers ses étables, est-ce qu'il était poussé d'un   nectar   pareil   à   celui   que   vous   nous   versâtes   ce   jour-là,   ô Nymphes, autour de l'autel de Cérès, gardienne des granges ? Sur son monceau sacré, oh ! Puissé-je une autre fois planter encore le grand van des vanneurs, et voir la déesse sourire, tenant dans ses deux mains des gerbes et des pavots !»

    Que   Vous   en   semble   maintenant ?   Quelle   royale   et   plantureuse  abondance ! Quelle plus magnifique définition de cette saison des anciens ?????, qui n'était pas le tardif automne comme à l'époque déjà embrumée de nos vendanges, et qui résumait plutôt le radieux été dans la plénitude des fruits ! On se rappelle irrésistiblement, à l'aspect de cette riche peinture, Rabelais et Rubens ; mais ici on a de plus la pureté des lignes et la sérénité des couleurs.

    Certes le poète qui a su rendre, comme nous l'avons vu, les concerts délicats des bergers Ménalcas et Daphnis, et qui s'élève tout à côté à ces larges et chaudes magnificences, est un grand poète en son genre, et ce genre, en le créant, il lui a donné tout d'abord l'étendue la plus diverse. Il faudrait encore, si l'on voulait tout faire toucher, passer aussitôt,   comme   contraste,   à   cette   idylle   des   deux   Pécheurs,   si pauvres, si souffrants, dont l'un vient de rêver qu'il avait pêché un poisson d'or ; mais toute cette richesse, comme celle du Pot au lait, s'est évanouie en un clin d'œil. La sensibilité naïve et compatissante qui sait nous intéresser à cette chétive et laborieuse existence, à la pauvreté toujours en éveil dès avant l'aurore, cette expression simple du réel qui rappelle presque le poète anglais Crabbe, mise surtout en regard des richesses de ton où s'est complu l'ami de Phrasidame, montrerait à quel point Théocrite eut véritablement toutes les cordes en lui.

    Il eut également celle de la passion, de l'amour ; il le ressentit comme le font le plus habituellement les poètes, en se réservant après tout de le chanter. Il y a une petite églogue, la neuvième, qui a fort occupé les commentateurs, et qui me paraîtrait avoir un sens assez simple, si l'on supposait que le poète l'a écrite en revenant au genre pastoral après quelque infidélité et quelque distraction qu'il s'était permise ; un autre amour l'avait un moment séduit : c'est un retour, une sorte de réparation aux Muses bucoliques. Le poète y parle en son nom ; il commence par demander des couplets à deux bergers ; il les applaudit et les récompense chacun dès qu'ils ont fini, et lui- même, s'adressant aux Muses pastorales avec une sorte de timidité, comme après une absence, comme quelqu'un qui n'est plus bien sûr de sa voix, il les supplie de lui rappeler ce qu'à son tour il chanta autrefois à ces deux pasteurs ; ce couplet final, dans lequel il proteste ardemment de son intime et véritable amour, le voici :

    La cigale est chère à la cigale, la fourmi à la fourmi, et l'épervier aux éperviers ; mais à moi la Muse et le chant ! Que ma maison tout entière en soit pleine ! Car ni le sommeil, ni le printemps dans son apparition soudaine n'est aussi doux, ni les fleurs ne le sont autant aux abeilles qu'à moi les Muses me sont chères. Et ceux qu'elles regardent   d'un   œil   de   joie,   ceux-là   n'ont   rien   à   craindre   des breuvages funestes de Circé.» Il semble indiquer par-là que c'est un de ces breuvages de passion insensée qui l'a un moment égaré dans l'intervalle, mais qui n'a pas eu puissance de le perdre, parce qu'il possédait le préservatif souverain des Muses. On reconnaît dans ce charmant   couplet   de   Théocrite   la   note   première   du   Quem   tu Melpomene semel d'Horace.

    Théocrite serait compté encore parmi les peintres de l'amour, alors même qu'il n'aurait pas composé des pièces destinées uniquement à le célébrer.

    Il n'est presque aucune de ses idylles qui n'offre des mouvements passionnés, et l'on est forcé d'admirer l'accent de la tendresse là où les objets sont de ceux qu'admettaient si singulièrement les Grecs, qui ne cessent de nous étonner dans l'Alexis de Virgile, et dont la seule   idée   fuit   loin   de   nous.   L'idylle   troisième,   dans   laquelle   un chevrier   se   plaint   des   rigueurs   de   la   nymphe   Amaryllis,   et   va soupirer, non pas sous le balcon, mais devant la grotte de la cruelle, est d'une grande délicatesse : «O gracieuse Amaryllis, pourquoi au bord de cet antre n'avances-tu plus la tête en m'appelant ton cher amour ? Est-ce donc que tu m'as pris en haine ?... Que ne suis-je la bourdonnante abeille ? Comme j'irais dans ton antre, me plongeant à travers le lierre et la fougère dont tu te couvres !... O belle aux yeux charmants, toute de pierre ! Ô Nymphe aux bruns sourcils, ouvre tes bras à moi le chevrier, pour que je te donne un baiser : même en de vains baisers il est bien de la douceur encore.

    L'idylle des Moissonneurs, où le plus vaillant raille son camarade amoureux, qui, hors de combat dès la première heure, ne coupe plus en mesure avec son voisin et ne dévore plus le sillon, nous donne une bien jolie chanson de ce dernier, et dont chaque trait se sent de la   nature du personnage. En voici un calque aussi léger que je l'ai pu saisir ; ce n'est que par de tels échantillons fidèlement offerts qu'on parvient   à   faire   pénétrer   dans   les   replis   du   talent.   Le   pauvre moissonneur s'est donc pris de soudaine passion pour une joueuse de flûte, un peu bohémienne, à ce qu'il semble ; et, comme lui-même il a été de tout temps assez poète, il nous la dépeint ainsi : «Muses   de   Piérie,   chantez   avec   moi   la   jeune   élancée ;   car   vous rendez beau tout ce que vous touchez, ô Déesses ! «Gracieuse Vomvyca, ils t'appellent tous Syrienne, maigre et brûlée du soleil ; moi seul je te trouve la couleur du miel.

    Et la violette aussi est noire, et la fleur d'hyacinthe est gravée ; mais   tout   de   même   elles   sont   comptées   les   premières   dans   les couronnes. La chèvre poursuit le cytise, le loup la chèvre, et la grue suit la charrue ; et moi je ne me sens de folie que pour toi. Que n'ai-je en mon pouvoir tout ce qu'on dit qu'a jadis possédé Crésus ! Tous les deux en or pur nous figurerions debout, consacrés dans le temple de Vénus, toi tenant la flûte à la main, ou une rose, ou une pomme, et moi en costume d'honneur et avec des brodequins de Sparte aux deux pieds. Gracieuse Vomvyca, tes pieds à toi sont d'ivoire, ta voix est de lin ; et quant à ta manière, je ne la puis rendre.

    On trouverait de ces traits de grâce amoureuse dans presque toutes les idylles de Théocrite, et jusqu'au milieu de la querelle injurieuse de Comatas et de Lacon (idylle V) ; mais les deux pièces capitales, où l'idylle proprement dite se confond ou même disparaît dans l'élégie, sont le Cyclope et la Magicienne.

    Toutes deux sont célèbres ; le Cyclope a de quoi peut-être se faire mieux goûter des modernes : le jeu de l'esprit et une sorte de malice s'y mêlent au sentiment. Le début se détache surtout par le sérieux du ton et par la connaissance morale. Le poète s'adresse à un ami, le médecin Nicias, de Milet :

    Il n'existe, Ô Nicias ! Aucun autre remède contre l'amour, ni baume ni poudre, à ce qu'il me semble, aucun autre que les Déesses de Piérie. Ce   remède-là,   doux   et   léger,   est   au   pouvoir   des   hommes :   ne   le trouve pourtant pas qui veut. Et je pense que tu sais ces choses à merveille, étant médecin, et entre tous chéri des neuf Muses. C'est  ainsi   du   moins   que   trouvait   moyen   de   vivre   le   Cyclope   notre compatriote, l'antique Polyphème, lorsqu'il était amoureux de Galatée, à l'âge où le premier duvet lui couvrait à peine la lèvre et les tempes.

    Et il aimait non pas avec des roses, ni avec des pommes, ni avec des boucles de cheveux qu'on s'envoie, mais en proie à des fureurs funestes. Tout ne lui était plus que hors-d’œuvre. Bien souvent ses brebis   s'en   revinrent   des   verts   pâturages   toutes   seules   à   l'étable, tandis que lui, chantant Galatée sur le rivage semé d'algues, il se consumait dès l'aurore, ayant sous le cœur une plaie odieuse du fait de la grande Cypris, qui lui avait enfoncé son trait dans le foie. Mais il sut trouver le remède, et, assis sur une roche élevée, les yeux tournés vers la mer, il chantait des choses telles que celles-ci... Vient alors la célèbre complainte où il apostrophe Galatée, l'appelant à la fois dans son langage «plus blanche que le fromage blanc, plus délicate que l'agneau, plus glorieuse que le jeune taureau, plus dure que le raisin vert.» Après une longue suite de traits plus ou moins naïfs et passionnés, ou même  spirituels (car le poète se joue par moments), l'idée du début se retrouve à la conclusion, et la pièce finit sur ce retour : «C'est ainsi que Polyphème conduisait son amour en chantant, et cela lui réussissait mieux que s'il avait donné de l'or pour se guérir.» Un poète bucolique des âges postérieurs, né en Sicile comme Théocrite, Calpurnius, a résumé heureusement la recette du maître dans ce vers d'une de ses églogues : Cantet, amat quod quisque : levant et carmina curas.

    Maintenant, s'il faut dire toute ma pensée, je trouverai que la pièce, si charmante,   si   agréable   qu'elle   soit,   ne   répond   pas   entièrement   à l'accent du début ; elle n'est bien souvent que gracieuse et ingénieuse ; les adorables passages où se fait jour le sentiment, et qui nous   sont   plus   familièrement   connus   par   les   imitations   exquises dispersées dans Virgile, prennent un singulier tour dans la

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